Il est des groupes qui, à force de vouloir tutoyer les étoiles, finissent par perdre de vue l’essentiel. Avec Starcatcher, paru en 2023, Greta Van Fleet s’était quelque peu égaré dans les méandres d’un rock psychédélique aux ambitions démesurées, noyant parfois ses compositions sous une débauche de réverbérations et d’effets sonores. Trois ans plus tard, les quatre musiciens du Michigan reviennent avec Palace For The People, quatrième album studio qui sonne comme une remise en question salutaire. Moins de brume, davantage de chair, et surtout cette irrépressible envie de faire parler la poudre. Les frères Kiszka auraient-ils retrouvé la formule qui avait fait leur succès ?
Le retour d’un rock incandescent
Dès les premières mesures de Tear It Down, le doute n’est plus permis : Greta Van Fleet a retrouvé du mordant. Le riff est tranchant, la rythmique impérieuse et Josh Kiszka déploie son registre vocal avec cette insolence presque théâtrale qui constitue depuis toujours sa marque de fabrique. Le morceau avance avec une fougue contagieuse, porté par les interventions électriques d’un Jake Kiszka manifestement décidé à rappeler qu’il demeure l’un des guitaristes les plus inspirés de sa génération.
Heart And The Beat prolonge cette déferlante avec une efficacité redoutable. Les guitares y rugissent sans jamais sacrifier la mélodie, tandis que la section rythmique formée par Sam Kiszka et Danny Wagner imprime une pulsation robuste à l’ensemble. Greta Van Fleet retrouve ici cette alchimie singulière entre puissance brute et sophistication instrumentale, quelque part à la croisée du hard rock flamboyant des seventies et d’un rock contemporain taillé pour les grandes scènes.
Dreams You Hold enfonce le clou avec ses accents épiques et son sens aigu de la dramaturgie musicale. Les changements de dynamique, les envolées guitaristiques et les accélérations rythmiques composent un morceau particulièrement généreux, où chaque musicien semble prendre un plaisir évident à repousser ses propres limites.
Mais réduire Palace For The People à une simple démonstration de force serait passer à côté de ses véritables qualités.
Une palette sonore plus riche qu’il n’y paraît
Car derrière cette débauche d’électricité se dessine un album aux aspirations autrement plus nuancées. Field Of Stars laisse entrevoir une facette plus contemplative du quatuor, tandis que Touch Again privilégie les textures et la progression émotionnelle à la démonstration instrumentale.
Avec Saw You Stand, Greta Van Fleet touche même à une forme de grâce. La composition se déploie progressivement, laissant respirer les instruments avant de culminer dans un solo de Jake Kiszka d’une remarquable intensité. Ici, la virtuosité ne cherche pas à impressionner gratuitement : elle se met au service de l’émotion, avec une expressivité qui rappelle combien une guitare peut parfois raconter davantage qu’un long discours.
Boughten Bliss et ses arrangements acoustiques témoignent également de cette volonté d’élargir les horizons. Quant à Lost In The Golden, ses inflexions orientalisantes et ses couleurs psychédéliques rappellent que Greta Van Fleet n’a pas totalement renoncé à ses velléités expérimentales. La grande réussite de Palace For The People réside précisément dans cette capacité à faire cohabiter plusieurs sensibilités sans perdre le fil conducteur de son identité musicale.
Jake Kiszka, l’architecte des émotions
S’il fallait désigner le principal artisan de cette renaissance, Jake Kiszka figurerait incontestablement en tête de liste. Son escapade au sein de Mirador, aux côtés de Chris Turpin, chanteur d’Ida Mae, semble avoir nourri son inspiration. Le guitariste revient avec un jeu toujours aussi flamboyant, mais plus instinctif, moins prisonnier de la recherche systématique de l’effet spectaculaire.
Ses interventions sur Heart And The Beat, Tear It Down ou Saw You Stand constituent quelques-uns des sommets du disque. Tour à tour incisif, lyrique et délicatement mélodique, Jake démontre qu’il maîtrise aussi bien l’art du riff ravageur que celui de la phrase instrumentale chargée d’émotion.
Josh Kiszka n’est évidemment pas en reste. Sa voix demeure cet instrument hors norme, capable de passer d’une fragilité presque désarmante à des envolées vertigineuses. Sur Call My Own ou Dreams You Hold, son interprétation conjugue puissance et expressivité, rappelant pourquoi Greta Van Fleet possède une personnalité vocale immédiatement identifiable.
Reste que cette exubérance constitue aussi, paradoxalement, l’une des limites du groupe.
Quand la démesure devient un piège
Car tout n’est pas irréprochable dans ce palais du rock. Play Your Games, premier morceau dévoilé pour annoncer ce retour, apparaît comme le maillon faible de l’ensemble. Les effets vocaux s’y multiplient, la production se fait envahissante et Josh Kiszka semble parfois davantage préoccupé par la démonstration de ses capacités que par la fluidité de la composition.
Une surcharge qui rappelle les travers de Starcatcher et contraste avec la spontanéité retrouvée sur les meilleurs titres de ce nouvel opus. Plus généralement, Greta Van Fleet conserve cette propension à vouloir transformer chaque chanson en monument. Les crescendos se succèdent, les refrains prennent des proportions gigantesques et certaines envolées finissent par perdre de leur singularité à force de rechercher systématiquement l’apothéose.
Avec treize morceaux répartis sur près d’une heure, Palace For The People aurait probablement gagné en impact avec quelques arrangements plus dépouillés et une sélection légèrement plus resserrée. La production de Mike Elizondo offre néanmoins aux instruments une lisibilité bienvenue, même si l’ensemble conserve parfois une dimension emphatique qui pourra diviser.
L’héritage des géants, entre admiration et émancipation
Impossible, évidemment, d’évoquer Greta Van Fleet sans que ressurgisse l’ombre tutélaire de Led Zeppelin. Depuis ses débuts, le quatuor traîne cette comparaison comme un héritage aussi prestigieux qu’encombrant.
Pourtant, Palace For The People démontre que les Américains possèdent désormais suffisamment d’expérience et de personnalité pour ne plus être systématiquement réduits à leurs influences. Certes, les références au rock des années 70 demeurent omniprésentes, mais elles s’enrichissent ici de sensibilités folk, psychédéliques et parfois presque orchestrales.
La majestueuse conclusion Born Into This illustre parfaitement cette ambition. Construite sur une progression ample et cinématographique, elle laisse les instruments dialoguer avant de s’élever vers une conclusion d’une belle intensité dramatique. Une pièce ambitieuse qui rappelle les grandes heures de The Battle At Garden’s Gate, sans pour autant chercher à en reproduire servilement les recettes.
Greta Van Fleet ne révolutionne pas le rock, mais semble enfin moins préoccupé par l’idée de devoir le sauver. Et c’est peut-être là sa meilleure évolution.
Un retour en grâce, sans révolution
Avec Palace For The People, Greta Van Fleet signe un album généreux, habité et souvent enthousiasmant, qui réconcilie l’énergie de ses débuts avec les ambitions musicales développées au fil de sa discographie.
Tout n’y est pas indispensable, et quelques excès rappellent que les frères Kiszka n’ont pas encore totalement appris les vertus de la retenue. Mais lorsque les guitares s’embrasent, que la section rythmique prend son envol et que Josh laisse parler ses émotions plutôt que sa seule puissance vocale, le résultat atteint une intensité rare.
De Tear It Down à Heart And The Beat, de Dreams You Hold à Saw You Stand, les fulgurances ne manquent pas. Et si Palace For The People n’efface pas toutes les imperfections de ses prédécesseurs, il possède cette qualité essentielle qui distingue les albums simplement bien exécutés de ceux auxquels on revient volontiers : une âme.
Greta Van Fleet n’a peut-être pas encore bâti son chef-d’œuvre définitif. Mais avec ce quatrième opus, le groupe prouve qu’il n’a rien perdu de sa fougue, de son ambition ni de son talent pour faire vibrer les amplificateurs autant que les cœurs.
Un palais parfois trop fastueux, mais dont les fondations rock n’ont jamais semblé aussi solides.
Titres conseillés : Tear It Down, Heart And The Beat, Dreams You Hold, Saw You Stand, Born Into This.
Antoine G.